
Les arbëreshë sont les Albanais d’Italie : les descendants des populations albanaises arrivées dans le sud de la péninsule à partir du XVe siècle, après la mort de Skanderbeg et l’avancée ottomane dans les Balkans. Ils vivent aujourd’hui dans une cinquantaine de communes, surtout en Calabre et en Sicile, parlent une langue propre, l’arbërisht, et suivent pour la plupart le rite byzantin au sein de l’Église catholique.
Je m’appelle Giuliano Conforti et je produis de l’huile d’olive vierge extra à San Giorgio Albanese, en Calabre, à partir d’olives Carolea. Le nom de mon village en arbërisht est Mbuzati. Ce que je vous raconte ici n’est pas de l’ethnographie lue dans un livre : c’est la langue que j’entends au bar du village et les fêtes auxquelles ma famille participe.
Ce guide vous explique qui sont les arbëreshë, pourquoi ils sont arrivés en Italie, comment leur langue et leur rite religieux ont survécu cinq siècles, et ce que leur cuisine — très liée à l’huile d’olive — a conservé de cette histoire.
Qui sont les arbëreshë
Le mot arbëresh vient d’Arbër, l’ancien nom de l’Albanie. Il désigne une minorité linguistique et culturelle historique reconnue par l’État italien, présente dans une cinquantaine de communes réparties sur sept régions du Sud : Calabre, Sicile, Molise, Pouilles, Basilicate, Campanie et Abruzzes.
La Calabre en concentre la plus grande partie, notamment dans la province de Cosenza, sur les contreforts du Pollino et de la Sila Greca. Les estimations font état de plusieurs dizaines de milliers de locuteurs, un chiffre difficile à établir avec précision parce que la transmission familiale s’est affaiblie au XXe siècle avant de connaître un regain d’intérêt.
Il faut souligner un point souvent mal compris : ils ne sont pas des immigrés récents. Leurs ancêtres sont arrivés il y a cinq siècles. Ce sont des Italiens depuis toujours, qui ont simplement conservé une langue et un rite religieux venus d’ailleurs — un peu comme les communautés bretonnantes ou occitanophones en France, mais avec une origine géographique extérieure.
L’histoire : pourquoi les arbëreshë sont venus en Italie
Le premier mouvement est militaire. Au milieu du XVe siècle, des soldats albanais commandés par Georges Kastriote Skanderbeg, allié du royaume de Naples, franchissent l’Adriatique pour soutenir Alphonse V d’Aragon puis Ferdinand Ier. En remerciement, ils reçoivent des terres et fondent des villages en Calabre et dans les Pouilles.
Le second mouvement, beaucoup plus massif, est un exode. Après la mort de Skanderbeg en 1468 et la chute de la citadelle de Kruja, l’Empire ottoman achève la conquête de l’Albanie. Des familles entières traversent la mer par vagues successives, du XVe au XVIIIe siècle, et s’installent dans des zones intérieures peu peuplées, souvent en altitude.
Cette géographie n’est pas un hasard, et elle explique tout le reste. Installées sur des versants isolés, à l’écart des grandes routes, ces communautés ont vécu pendant des siècles en circuit relativement fermé, avec des mariages internes et une vie religieuse distincte. C’est cet isolement qui a préservé la langue.
L’arbërisht, une langue conservée cinq siècles
La langue des arbëreshë s’appelle l’arbërisht. C’est une variante de l’albanais tosque, celui du sud de l’Albanie, mais figée à l’état du XVe siècle et enrichie de nombreux emprunts à l’italien et aux dialectes calabrais.
Conséquence linguistique fascinante : un Albanais d’aujourd’hui comprend l’arbërisht avec difficulté, un peu comme un Français comprendrait un texte du XVIe siècle mêlé de mots inconnus. La langue n’a pas suivi les évolutions de l’albanais moderne, en particulier les réformes lexicales du XXe siècle.
L’arbërisht figure parmi les douze minorités linguistiques historiques protégées par la loi italienne de 1999 sur les minorités linguistiques. Concrètement, cela permet la signalisation bilingue, l’enseignement de la langue à l’école et des émissions de radio locales. Vous verrez ainsi, en entrant dans nos villages, deux panneaux : San Giorgio Albanese et Mbuzati.
La transmission reste fragile. Elle passe aujourd’hui moins par la famille que par l’école, les associations et une nouvelle génération qui écrit, chante et publie en arbërisht — souvent après avoir quitté le village.
Le rite byzantin, l’autre pilier de l’identité
La plupart des arbëreshë sont catholiques de rite byzantin : en communion avec Rome, mais avec une liturgie, un calendrier et une iconographie d’origine orientale. Les églises ont des iconostases, les prêtres peuvent être mariés, les chants sont ceux de la tradition byzantine.
En Calabre, ces communautés dépendent de l’éparchie de Lungro, érigée en 1919 ; en Sicile, de celle de Piana degli Albanesi. Cette organisation ecclésiastique propre a joué un rôle décisif : là où le rite byzantin a été maintenu, la langue s’est mieux conservée ; là où les paroisses sont passées au rite latin, l’assimilation a été plus rapide.
C’est un point que je trouve important à souligner pour un lecteur français : ici, la religion n’est pas seulement une pratique, c’est le cadre qui a permis à une culture minoritaire de durer.
Fêtes, chants et costumes
Le moment le plus visible de l’année arbëreshe est la semaine de Pâques. Les vallje, danses collectives en chaîne accompagnées de chants, se déroulent dans plusieurs villages, notamment à Civita, dans les jours qui suivent Pâques. Les participants forment de longues files ondulantes, les femmes en costume traditionnel.
Ce costume — la coha — est l’un des plus riches d’Italie : robe longue brodée d’or, ceinture ouvragée, coiffe. Il ne se porte plus au quotidien depuis longtemps, mais il sort pour les fêtes et les mariages, et se transmet de mère en fille.
Le répertoire chanté, lui, conserve des poèmes narratifs très anciens, les rapsodi, qui racontent l’exil et les batailles de Skanderbeg. Ils ont été collectés au XIXe siècle par des lettrés de la communauté, à l’époque où celle-ci a joué un rôle notable dans le mouvement de renaissance culturelle albanaise.
La cuisine arbëreshe : ce que l’on mange dans nos villages
Cette cuisine est une cuisine de montagne pauvre, fondée sur trois ressources : le blé, les légumineuses et l’huile d’olive. La viande y est rare et festive, le poisson quasi absent, les légumes omniprésents.
| Plat | Ce que c’est | Occasion |
|---|---|---|
| Shtridhëlat | Pâtes fraîches étirées à la main, servies avec des pois chiches ou des haricots | Repas quotidien d’hiver |
| Dromësat | Petites boulettes de semoule et d’eau cuites dans une sauce tomate | Plat du dimanche |
| Kulaçi | Pain rituel en couronne | Pâques, mariages |
| Verdurë | Légumes sauvages du printemps, cuits puis revenus à l’huile d’olive | Printemps |
| Petulla | Beignets frits, salés ou sucrés | Fêtes d’hiver |
Deux gestes reviennent dans toute cette cuisine. Le premier : la pâte est faite d’eau, de farine et de rien d’autre — pas d’œuf, qui était un produit de valeur. Le second : l’huile d’olive n’est pas seulement un ingrédient de cuisson, c’est le condiment final, versé cru sur le plat au moment de servir. Une soupe de légumineuses sans son filet d’huile crue est considérée comme inachevée.
Pour un lecteur français, la transposition est simple : remplacez les légumes sauvages calabrais par des blettes, des épinards ou des pissenlits, gardez les pois chiches et les haricots secs, et utilisez une huile d’olive vierge extra fruitée versée à cru. Vous obtiendrez très exactement le goût de nos tables. Ces plats se servent d’ailleurs souvent en entrée, comme les antipasti italiens du reste de la Calabre.
Les produits agricoles de ces villages relèvent des mêmes règles européennes de qualité et d’origine que le reste de l’Union, définies par le règlement (UE) n° 1151/2012.
Visiter les villages arbëreshë
Si vous passez en Calabre, la zone la plus dense se trouve au nord de Cosenza, entre le parc national du Pollino et la Sila Greca. Civita, Lungro, San Demetrio Corone, Santa Sofia d’Epiro, Frascineto, Acquaformosa et San Giorgio Albanese forment un ensemble que l’on parcourt en deux ou trois jours.
La meilleure période est la semaine qui suit Pâques, pour les vallje, ou la fin de l’automne, quand les moulins tournent et que l’huile nouvelle sort. Un conseil de local : les musées ethnographiques de ces villages sont petits mais tenus par des passionnés, et l’on y comprend en une heure ce qu’un livre met cent pages à expliquer.
Questions fréquentes sur les arbëreshë
Qui sont les arbëreshë ?
Ce sont les Albanais d’Italie : les descendants des populations albanaises arrivées dans le sud de la péninsule entre le XVe et le XVIIIe siècle, après la mort de Skanderbeg et la conquête ottomane. Ils forment une minorité linguistique historique reconnue par l’Italie.
Où vivent les arbëreshë aujourd’hui ?
Dans une cinquantaine de communes du sud de l’Italie, réparties sur sept régions. La Calabre, en particulier la province de Cosenza, en accueille la plus grande partie, suivie de la Sicile, du Molise et des Pouilles.
Les arbëreshë parlent-ils albanais ?
Ils parlent l’arbërisht, une variante de l’albanais tosque figée au XVe siècle et enrichie d’emprunts à l’italien. Un Albanais d’aujourd’hui la comprend difficilement, car elle n’a pas suivi l’évolution de l’albanais moderne.
Quelle religion suivent les arbëreshë ?
La plupart sont catholiques de rite byzantin, rattachés à l’éparchie de Lungro en Calabre et à celle de Piana degli Albanesi en Sicile. La liturgie, le calendrier et l’iconographie sont d’origine orientale, en pleine communion avec Rome.
Que mange-t-on dans la cuisine arbëreshe ?
Des pâtes fraîches sans œuf comme les shtridhëlat, des légumineuses, des légumes sauvages du printemps et des pains rituels. L’huile d’olive vierge extra, versée à cru au moment de servir, est le fil conducteur de tous ces plats.






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